ÉTAT D'ARMES

Par Caroline Six


Dimanche 4 mars, huit heures à Brazzaville. Les familles du quartier Mpila s’apprêtent pour la messe quand une détonation suspend leurs gestes. Une seconde déflagration éclate, plaquant au sol ceux qui s’étaient aventurés dehors. Trois heures et trois autres explosions plus tard, tout ce qui entoure le dépôt d’armes et de munitions du plus grand camp militaire de la capitale congolaise n’est que ruines et cendres, sur plus de 500 mètres. Bilan officiel : près de 200 morts, plus de 1300 blessés, plusieurs milliers de sans-abri. Et les chiffres sont provisoires.


Mortiers, roquettes, grenades, obus… quantité d’engins non explosés sont à présent éparpillés dans la ville. Les secouristes sont bloqués : les décombres où se trouvent peut-être d’autres corps et d’autres blessés sont toujours une poudrière.


Le responsable d’une telle catastrophe ? Un simple court-circuit, selon les autorités congolaises. Techniquement, c’est tout à fait vraisemblable, confirme Frédéric Martin qui connaît très bien ce dépôt pour avoir dirigé la mission de l’ONG britannique MAG en République du Congo, actuellement en charge du nettoyage de la zone. Possible, oui, imprévisible, sûrement pas. « J’ai  plutôt été surpris que cela n’explose pas plus fort et plus tôt : c’était bourré de nitrate d’ammonium  (explosif  responsable de l’explosion de l’usine AZF en 2001) il y a moins d‘un an. » Ces entrepôts – où s’entassent pêle-mêle obus, roquettes, grenades, et armes légères de petits et moyens calibres - sont aussi « bourrés d’explosifs militaires auxquels s’ajoutent des explosifs civils destinés aux travaux de route ou de carrières».


Or aucune des règles élémentaires de sécurité ne prévaut dans ces stocks de munitions qui réagissent particulièrement à la chaleur et l’humidité. « C’est un peu comme un musée quand on rentre là-dedans, décrit l’expert de Mag. Rien n’a bougé depuis les années 60-70. Et on trouve de tout. » De tout, mais dégradé par le temps et le climat, deux facteurs supplémentaires de risque.


Stockés sans sécurité ni maintenance, les vieux arsenaux du monde entier explosent en Afrique.


Les autorités congolaises ont été averties de longue date. Pourtant rien n’a été investi dans le stockage (ni extincteurs, ni régulateur de température) et la maintenance. Mais il ne s’agit pas d’incriminer particulièrement le Congo. Les analystes de Small Arms Survey rappellent combien le problème est global l et mondial : les explosions surviennent de plus en plus fréquemment ces dernières années, passant d’une tous les deux mois à plus de trois par mois en 2011. La raison de l’augmentation reste confuse, mais « ce qui est sûr, c’est que le nombre d’explosions ne décroît pas malgré les efforts réalisés pour faire part de leurs causes », conclut un rapport. Parmi ces causes, l’afflux de ces stocks importants d’armes légères et de munitions en Afrique.


Si une grande partie des armes provient des différents conflits dont l’Afrique est et a été le théâtre – la République du Congo, ancienne colonie française, a traversé 10 ans de conflits de 1993 à 2002, pendant lesquels la France, entre autres, l’a abreuvée en armes –, elles ont aussi été utilisées comme monnaie d’échange contre des minerais, au sein de « marchés de compensations ». S’y ajoutent les caisses d’armes légères acheminées depuis les pays satellites de l’Union soviétique dans le courant des années 1990, au moment de l’effondrement du bloc communiste.


Dans l’ex-Congo belge voisin (RDCongo) par exemple, dont la capitale Kinshasa est si proche de Brazzaville que certaines vitres, dans la rue principale, sont tombées sous le coup de l’onde de choc, l’approvisionnement serait continu. Il se chuchote que la Chine, qui a signé le « contrat du siècle » en 2009 avec la RDC (plus de 8 milliards de dollars de prêt contre les bénéfices de l’exploitation minière générés par la Socomine, soit le plus important partenariat économique bilatérale de la Chine en Afrique) aurait vidé sa cave d’armes et de munitions en RDC pour obtenir ce deal en or. Le monde entier déverserait ainsi ses vieilles armes sur le continent.

Or en l’absence de plan d’urbanisation, les dépôts militaires initialement créés dans des zones rurales se retrouvent au cœur des villes, sans aucune distance de sécurité. Les accidents font d’autant plus de victimes avec, en première ligne, les femmes et les enfants des soldats vivant dans le camp, explique Marc Angibeaud, qui œuvre aujourd’hui pour la réforme du système de sécurité congolais au sein de l’IOM.


On estime à 100 millions le nombre d’armes légères et de petits calibres éparpillées en Afrique.


Des familles que les soldats à la maigre solde doivent nourrir avec ce qu’ils ont sous la main. Pas de système de traçabilité, aucune gestion ni maintenance, « les stocks sont quasi d’accès libre : un simple cadenas ou un homme en garde l’entrée. Et l’homme s’achète ici.  Il y a donc, en effet, un phénomène d’évaporation », analyse Marc Angibeaud. Une kalashnikov se vend environ 5o US$ en RDC, 10$  de plus que la solde mensuelle d’un membre des Forces armées de la RDC.   “Vous imaginez, avec 35000 francs (38 US$), on ne sait même pas s’acheter des chaussures... comment survivre maintenant. Celui qui possède une arme préfère la vendre pour trouver le bien être, résume Fulgence Sebahinzi, major responsable de stock à Bukavu, à l’Est de la RDC.


Comme dans tous les pays d’Afrique où l’autorité de l’Etat fait défaut, l’arme devient une autorité de fait pour le racket de la population civile. « On devient facilement un seigneur local par ici », ajoute Marc Angibeaud. Et en particulier à l’Est, où les bandes armées contrôlent les sites miniers et la contrebande depuis plus de 10 ans.


On estime à 100 millions le nombre d’armes légères et de petits calibres éparpillées en Afrique. « Sans un système efficace de sécurisation des frontières assuré par l’Etat, tenter de désarmer les civils, c’est comme recueillir de l’eau avec un seau percé, explique James Ndun’gu de l’organisation Safer World au Kenya,  pays qui  est le théâtre et l’acteur de conflits frontaliers avec le Soudan, l’Ethiopie, et l’Ouganda, majoritairement alimentés par les armes somaliennes.


Aujourd’hui, la Libye est le point de mire de tous les observateurs internationaux. Pas seulement parce que 120 000 civils armés constitués en milices refusent de rendre les armes. Le pays ressemblerait à  un « vaste bazar d’armes (…) où de grandes quantités d’armes et de  munitions sont prêtes à être saisies, souvent par le premier venu, selon le directeur de la section urgence de Human Rights Watch Peter Bouckaert.


La France elle-même a reconnu, fin juin 2011 avoir transféré des armes aux rebelles au Sud-est de Tripoli : ALPC, lance-roquettes, mortiers et missiles anti-char qui se sont ajoutés à l’arsenal extravagant de Kadhafi. Parmi celles qui inquiètent le plus, le missile SA 7 appelé communément Manpad, capable d’atteindre des avions civils, poursuit l’expert. De fait, selon le Grip, plusieurs États affirment que les armes libyennes, transitant par le Sahel, ont été récupérées par des groupes terroristes, dont Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Missiles, lance-roquettes et Manpads se trouveraient notamment au Mali et au Tchad.




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