UN DIAMANT AU PAYS DES MANGEURS DE CUIVRE

Par Caroline Six


Au risque de décevoir les industriels qui s’acharnent sur les sols du Katanga depuis un siècle, le véritable trésor des mines a déjà été exhumé. Et ce n’est pas le cuivre. C’est un phénomène musical au charme désuet et indélébile qu’on appelle JECOKE.


Véritable générateur de coups de foudre, la rencontre justifie l’excès du discours, au mépris de tout réalisme économique. Ne serait-ce que parce que leur musique a constamment cherché à en adoucir les méfaits.


Créé en 1951 dans le très populaire quartier de la Kenya à Elisabethville (Lubumbashi depuis l’indépendance), les Jeunes Comiques du Katanga – Jecoke – ont débuté en jouant des sketches pour les mineurs après leur travail. Inspirés par le chant des travailleurs et la musique d’Afrique australe, le groupe d’acteurs se transforme rapidement en formation musicale. Mais ils conserveront l’humour et la légèreté qui leur valurent une adhésion populaire immédiate. En République démocratique du Congo en particulier, où le poids de l’Histoire pèse avec indécence sur la population, alléger les cœurs est une vertu qui vaut de l’or. Aujourd’hui encore, c’est cette magie libératrice qui opère. Stetson noir vissé sur la tête et redingote bleue flottant au vent, le chœur de fringants quinquagénaires fait swinguer le swahili sur des accords de guitare folk et distille une rythmique tressautante particulièrement communicative. Leurs voix bien rodées, patinées d’une irrésistible nostalgie, accompagnent une chorégraphie frétillante qui a le don d’envoûter. Pendant que les aînés chantent et jouent, de jeunes hommes élégamment désinvoltes, mi-danseurs, mi- acrobates, se livrent à d’innombrables versions d’un tremblement de jambes Elvisiens, qu’on appelle Kalinchelilincheli.


Des adolescents viennent rapidement leur emboîter le pas, alternant chorégraphie de groupes et solos démonstratifs qui déclenchent immanquablement rires, applaudissements et acclamations du public. Feu Edouard Massengo, co-fondateur du groupe avec Antoine Kabeya Corbish, y reconnaîtrait certainement l’esprit fédérateur, populaire et intergénérationnel qu’il défendait avec brio dans les années 50. Le vaste succès populaire national qu’il connût à l’époque reçut malheureusement un coup décisif et pérenne sous la dictature du Général Mobutu. Le souci d’uniformisation et de contrôle de la culture congolaise a durablement favorisé la rumba venue de Kinshasa, qui avait l’avantage d’utiliser la langue officielle de l’armée, le lingala. Si les Jecoke, swahiliphones, fascinent toujours une partie des Lushois et une poignée d’étrangers de passage, ils ne bénéficient plus du succès commercial qui marqua leurs débuts et ne sont toujours pas produits. Ils brûlent pourtant du même feu. Celui qui prolonge leur fin de concerts en fête et en consolation. Celui qui ôte à l’espoir et à l’esprit bon enfant tout ridicule. Valoriser le patrimoine culturel, qui définit aussi l’identité d’un peuple et son rayonnement, n’est toujours pas la priorité de L’Etat. Dans la région, les contrats d’exploitation minière accordés aux industriels chinois sont une valeur plus sûre, sonnante et trébuchante. De nombreux ouvriers chinois peuplent à présent l’industrie katangaise. Peut-être est –il temps pour les Jecoke d’apprendre le mandarin ?





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