Les guerriers nomades du nord-Kenya

Par Caroline Six                            


Tabouret, bâton de berger et AK47 à la main, de longs hommes au visage anxieux pressent leur convoi au milieu des acacias. Du nuage de poussière émergent au fur et à mesure des centaines de dromadaires, des milliers de vaches, de chèvres, de moutons.

Dans cette région aride du Nord Kenya frappée par une des pires sécheresses depuis soixante ans, on pourrait croire que ces nomades turkanas migrent vers des pâturages plus généreux. En réalité ils fuient l’attaque d’une tribu soudanaise, suivis de leurs femmes aux colliers multicolores et de leurs enfants, nichés au milieu des gourdes en peau de chèvre, des casseroles et des instruments de musique transportés par les ânes.

Une femme menace de son bâton les policiers Kenyans, une autre arrête leur 4X4, la panique fait rouler ses yeux : «  Qu’est-ce que vous allez faire ? J’ai tout perdu : mes ânes, mes chevreaux, mes casseroles … Je n’ai plus rien. »

A quelques kilomètres de la frontière sud-soudanaise, à Nanam, le raid a été perpétré par un groupe de Toposas, une tribu pastorale voisine, qui a l’habitude de mener ses bêtes sur les pâturages plus cléments du Kenya. Sur l’ancien campement des Turkana, un jeune gardien de troupeau tente encore de rassembler deux ou trois chevreaux, égarés au milieu des tentes et des ballots d’ânes abandonnés : « Ils étaient au moins 300. Nous nous sommes battus toute la journée, nous nous sommes rendus car nous n’avions plus de balles. Un homme est mort, deux blessés, mais ils n’ont pas pu prendre les vaches, seulement des chèvres, des ânes et des agneaux. » Une balle fuse, puis deux. Les Toposa sont à 200 m, ils sont visiblement décidés à occuper ces terres. La police kenyane fuie à toutes jambes. « Nous n’avons pas les moyens de combattre. Nous sommes là pour constater », explique un des agents réservistes.


En imposant une pression très forte aux ressources déjà rares, la sécheresse qui ravage les zones arides et semi arides de la corne de l’Afrique exacerbe les conflits chroniques qui opposent les tribus pastorales du Nord Kenya, du Sud de la République du Sud-Soudan, de l’Est de l’Ouganda et du Sud de l’Ethiopie. Poussés les uns vers les autres sur des pâturages de plus en plus restreints, les différentes tribus, traditionnellement ennemies, multiplient les attaques pour agrandir leurs troupeaux et prendre le contrôle des rares points d’eau. Chaque gardien de troupeau possède un fusil, beaucoup d’entre eux ont à peine une dizaine d’années.

Aux décès d’animaux et d’hommes liés à la sécheresse, s’ajoutent au moins 113 victimes par balle entre le mois de janvier et le mois de mai de cette année, contre 68 en 2010. Parmi elles, près de la moitié sont des femmes et des enfants. Car, comme à Nanam, quand les assaillants sont nombreux, ils s’en tiennent rarement au vol de bétail, ils tentent aussi de s’emparer du campement et des biens des familles.


Assis sur son minuscule tabouret sculpté en forme de T,  le Turkana Natoo Lore raconte : « Seuls les chameaux ne meurent pas. Nous avons de très petits troupeaux. J’ai perdu 100 chèvres les deux derniers mois. » La plupart des animaux ne meurent pas de faim, mais parce qu’ils boivent de trop grandes quantités d’eau lorsqu’ils atteignent un point d’eau. L’alimentation des Turkanas, essentiellement basée sur le lait et le sang qu’ils tirent de leur bétail, agrémentés de fruits sauvages et de farine de sorgho et de maïs, en souffre immédiatement. Beaucoup meurent de maladies bénignes.

“Nous perdons beaucoup de membres, surtout des enfants et des vieux”, déplore Lodoe, un chef de clan de Naporoto,  “nous ne les comptons pas car c’est une honte pour notre communauté.”

Plus de la moitié de la population du district dépend de l’aide alimentaire selon Elizabeth Nabutola, responsable du Programme alimentaire mondial au Turkana. « Mais ce chiffre est en pleine ascension à cause de la sécheresse actuelle. La malnutrition ne concerne pas seulement les enfants en bas âge, elle a atteint l’ensemble de la famille. »


Le très faible niveau de précipitations enregistré entre Novembre et décembre 2010, aggravé par l’absence de pluie en 2011, n’ont pas permis le réapprovisionnement des sources d’eau et la régénération des pâturages dans la région. Les différentes communautés pastorales sont forcées de cohabiter autour des montagnes frontalières dont les sources sont toujours vivaces.

« Nous devons bouger de plus en plus loin vers l’Ouest pour trouver de l’eau et de l’herbe, plus près des Toposas. Nous devons être alertes et armés en permanence, eux le sont ”, explique Natoo Lore.


Les efforts des différentes organisations non gouvernementales locales visant à établir des accords autour du partage des ressources restent vains, la proximité et l’abondance d’armes attisant constamment les conflits. « Les chefs  Dodoth disent qu’ils ne contrôlent pas ces jeunes guerriers, qu’ils ne savent même pas qui ils sont. Nous, on nous force à rendre chaque tête de bétail volé !», peste Lodoe, un patriarche Turkana en désignant les montagnes ougandaises de son bâton. Les tentatives de désarmement menées par le gouvernement kenyan, dont la plus récente date de 2009, n’ont eu aucun impact tangible sur la violence armée jusqu’à présent. « Ces tribus sont ennemies depuis la nuit des temps ! Avant elles utilisaient des lances et des couteaux et au moins elles pouvaient courir. Avec des fusils, c’est plus difficile. Que voulez vous faire ? Tant que le désarmement n’est pas régional, on peut toujours nettoyer tant qu’on veut, les armes continueront d’affluer tous les jours des pays voisins », commente Joseph Okisai, l’officier en charge de la sécurité à Lokichoggio.


Pour James Ndun’gu, de l’organisation Safer World, la problématique est essentiellement politique. « Le gouvernement kenyan ne se met pas en position d’assurer la sécurité des ces communautés. Tant que l’Etat ne déploiera pas de moyens, le désarmement demeurera sans effet. Les tentatives précédentes ont juste créé une nouvelle demande d’armes. Cela revient à ramasser de l’eau avec un seau troué ».


Il faut traverser de nombreuses rivières asséchées avant d’atteindre Lokiriama, un village perché sur une colline, face aux montagnes Ougandaises. Le chef de la  région, Lucas Lokuruka Akeru, contemple les quelques huttes de son village « : Cette zone a été marginalisée depuis longtemps à cause de l’insécurité. Aujourd’hui elle est quasi déserte. 3500 personnes ont été obligées de migrer le mois dernier à cause des attaques des Tepeths (venus d’Ouganda). Nous n’avons aucun réseau, aucune route, aucun moyen de communication. Même si je lançais un signal d’alerte avant une attaque, personne ne viendrait. La police n’a même pas de véhicule, et nous sommes trop loin.”


Les nomades turkanas armés tant par la Police Kenyane qui en fait des réservistes, que par le commerce illégal d’armes venues du Soudan, de l’Ouganda et d l’Ethiopie, sont donc forcés d’assurer leur propre sécurité. L’ONG Safer World reconnaît que l’approvisionnement en armes assuré par la Police Kenyane rend très difficile la distinction entre les armes légales et illégales. « Les institutions sont très ‘personnalisées’ localement : elles laissent un grande place à la corruption », explique James Ndund’gu. Les réservistes, bénévoles, sont tentés de vendre leurs armes, des fusils 3O3 qu’ils échangent généralement contre des fusils automatiques, plus légers. Loin de sécuriser la communauté, la plupart des réservistes les utilisent ensuite pour leur propre compte et celle de leur clan lors des raids, voire pour des activités de banditisme.


Bien que les Turkana, les Toposas, les Dodoth et les Tepeth partagent la même langue, les mêmes rites et le même culte à la figure du guerrier. La participation à un raid est un passage obligatoire pour les jeunes nomades qui prétendent accéder au statut d’homme respecté. Les nombreuses scarifications qui zèbrent le corps des hommes, et parfois de leurs femmes ou de leurs sœurs, témoignent des multiples victimes qu’ils ont tuées lors de ces attaques, où ils réapprovisionnent leurs troupeaux. C’est aussi l’unique moyen d’obtenir une des jeunes filles couvertes de pigment rouge qui attendent le mariage, dont la valeur se compte en centaines de vaches, de chameaux et de chèvres. Plus elles portent de colliers, plus le prix est élevé. « Si tu veux avoir 5 femmes, il faut voler beaucoup ! Mais moi je ne tuais pas les hommes pour pouvoir revenir les voler », souligne Loboyi Monoo, un vieillard qui a perdu ses deux jambes lors d’un assaut toposa, aujourd’hui mendiant à Lokichoggio.

En saison sèche et à plus forte raison lors d’une telle sécheresse, les Turkanas n’organisent pas de raid, trop occupés à chercher de l’eau et des pâturages. « Mais, confie un chef,  quand arrivera la pluie nous prendrons notre revanche. C’est obligatoire d’aller reprendre son bétail. »





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