LES MANGEURS DE CUIVRE

Ce reportage a été réalisé grâce au soutien du Centre Carter et de la bourse du festival PHOTOREPORTER  en Baie de Saint Brieuc.  

                    

Par Caroline Six


Méfiez-vous. Ces clichés d’élégants cavaliers blancs juchés sur de superbes montures pansées par des palefreniers noirs n’appartiennent pas à un fonds d’archives coloniales. Le 30 juin 2010, quelques mois avant l’ouverture du Grand jumping annuel de Lubumbashi, la République démocratique du Congo fêtait le cinquantenaire de son indépendance en grande pompe. Et bien que le président du Cercle hippique de Lubumbashi soit un riche industriel de nationalité belge, dont l’empire est taillé dans le cuivre du Katanga, gardons-nous bien de tomber dans l’amalgame. L’argent n’a pas de couleur, mais il a une histoire. Or celle de monsieur Forrest, “vice-roi du Katanga” pour ses contempteurs, est loin d’être monochrome.

Son Cercle équestre est d’ailleurs très ouvert. Personne n’est a priori exclu du grand rassemblement sportif qui y est organisé tous les ans. Difficile en revanche, pour l’immense majorité des Congolais, de passer du côté doré de la barrière. C’est qu’il faut un certain niveau pour participer au Grand Derby et un certain revenu pour espérer y prendre part. Dans la mesure où, en rdc, les trois cents dollars de la pension mensuelle d’un cheval correspondent à sept fois le salaire d’un fonctionnaire, on comprend que le Cercle soit obligé d’aller chercher ses invités dans des clubs homologues de Zambie, du Zimbabwe et d’Afrique du Sud, quitte à prendre en charge tous les frais – y compris le transport par avion des chevaux. In fine, le point commun des émérites cavaliers n’est donc pas tant leur couleur de peau que leur fortune, bâtie sur le sol africain. Le célèbre métis Moïse Katumbi, gouverneur de la province et homme d’affaires prospère, remet d’ailleurs les récompenses aux distingués vainqueurs. Le deuxième prix du Derby revient à Malta Forrest, fils du magnat George Arthur et héritier du groupe de son grand-père (Entreprise Générale Malta Forrest). “Purement honorifique”, précise avec élégance l’organisatrice du jumping, “aucun argent n’est à remporter dans le concours”.

À travers les grilles du carré vip, les enfants de Lubumbashi et de ses rues aperçoivent les chevaux exécuter quelques voltes. Puis ils filent à l’entrée du club, du côté des Hummers et autres 4X4 de luxe américains, trop contents de pouvoir évaluer leur puissance, leur confort et leur prix. En dehors des employés au licol arborant les couleurs noires et jaunes du groupe George Forrest International, peu de Congolais suivent la compétition altière. “Nous venons surtout pour profiter de la foule, manger des frites et boire. D’habitude, le chl [Cercle hippique de Lubumbashi, ndlr] est plutôt un endroit pour personnes aisées qui s’acceptent entre eux. Pas très ouvert au citoyen lambda, commente Flory, jeune étudiant lushois. Le feu d’artifice aussi, on aime bien.” L’événement pyrotechnique, il est vrai, rassemble pour un instant populations montées et autochtones. Pétaradant en ouverture du grand divertissement sportif, il éblouit la ville minière par son faste, symbole féérique des sommes astronomiques gagnées et dépensées sur la terre africaine par la jet-set entreprenante. “L’équitation est une école de vie avec ses fortunes, ses espoirs, ses déceptions. […] Une compétition hippique est comme une ode aux qualités de notre sport : l’effort, le courage, le travail, l’audace, la confiance et le respect […]”, rappelle George Forrest dans son discours d’ouverture.  Pour certains, ceux-là mêmes qui ont retenu la leçon donnée par l’industriel amoureux des chevaux, la fête se poursuit toute l’année, et la plupart du temps au Cercle. Ces soirées se déroulent alors “plutôt entre membres”, confie l’un d’eux. Comme un écho à cette note enthousiaste de l’unique site dédié au tourisme en rdc : “C’est l’autre endroit fréquenté en masse notamment par les expats […]. Le complément indispensable au Cercle belge où l’on débute généralement la soirée avant de la terminer en beauté à L’Abreuvoir (nom du bar du chl, ndlr). […] Idéal pour le networking au sein de la communauté des noceurs.”


“La communauté des noceurs”

En plus d’être une région clémente, propice à la balade à cheval et aux dix-huit trous, le Katanga, dont la capitale est Lubumbashi, concentre l’essentiel des prodigieuses ressources en cuivre et en cobalt de la République démocratique du Congo. La province a, en outre, l’heur d’être épargnée par les conflits entre armée régulière et groupes rebelles. Ces affrontements gangrènent le nord-est du pays depuis la deuxième guerre du Congo (1998-2003) et interdisent tout développement industriel aux Kivus. C’est pourquoi, à la faveur de la libéralisation du secteur minier amorcée à la fin des années 1990, de nombreux investisseurs étrangers ont afflué sur le sol katangais. George Forrest, lui, a toujours été là. Son club hippique, créé en 1966, est naturellement devenu le repaire de tous ses suiveurs. Né au Congo, d’origine néo-zélandaise, l’industriel belge est issu d’une famille installée dans le pays à l’époque où il était encore Congo belge. À la tête de l’entreprise familiale depuis 1968, il en tient fermement et exclusivement les rênes depuis 1986, début d’un long parcours qui mènera le groupe de bâtiment public et de génie civil vers le titre d’acteur le plus puissant du secteur minier congolais.

Des grands axes urbains de la province qu’il a entièrement refaits à l’avenue qui porte aujourd’hui son nom à Lubumbashi, l’homme est incontournable au Katanga. Bienfaiteur pour les uns, pilleur pour les autres… Une telle réussite ne va pas sans son lot de critiques et de rumeurs, parmi lesquelles il est bien difficile de distinguer le vrai du faux. Et si aujourd’hui, le lion septuagénaire pourrait bien avoir perdu de son mordant, sa légende et ses mystères demeurent, et marquent à jamais l’histoire de la production du cuivre au Congo.

Dans un secteur aux règles particulièrement opaques, “le premier investisseur et le premier employeur privé de rdc, comme il aime le rappeler à ses détracteurs, a toujours été au centre de multiples controverses. Au premier rang desquelles se trouve son habileté relationnelle avec les gouvernements successifs. Excellent nageur en eaux troubles, l’homme a su traverser les multiples crises politiques du pays sans jamais cesser de prospérer. Son succès même révèle pour beaucoup un art de la manipulation et de la corruption au service de projets prédateurs. Dans un état de non-droit où l’attribution de concessions minières passe inéluctablement par les autorités, personne n’est prêt à croire que le groupe Forrest ait pu obtenir ses juteux contrats sans distribuer en contrepartie de substantiels pots-de-vin.

Le deuxième protagoniste de cette saga est en effet l’entreprise nationale d’extraction minière héritée des Belges, la Gécamines, ancien fleuron de l’économie congolaise aujourd’hui ruiné. Malgré son potentiel extraordinaire, la vache à lait, dont l’état tirait près de la moitié de ses revenus et quatre-vingt-cinq pour cent de ses recettes d’exportation à la fin des années 1980, ne résista pas à la gestion prédatrice du maréchal Mobutu. Dés le début des années 1990, elle est laissée pour morte, puis revendue par appartements au sein de joint-ventures dès les années 2000. C’est sur ses décombres que Forrest aurait bâti son empire.

Forrest a-t-il vampirisé les secteurs les plus lucratifs de la Gécamines ou, au contraire, sauvé ce qui pouvait encore l'être en réinjectant des capitaux dans l’entreprise surendettée ? Les deux hypothèses se défendent. Et si le groupe n’a évidemment pas engagé la totalité des anciens mineurs de la Gécamines (plus de trente-trois mille avant sa ruine), il fait tout de même vivre quinze mille employés. Qui ne se plaignent pas de leur “bon papa”. Car George Forrest a repris à sa manière le flambeau paternaliste qui caractérisait la gestion belge. Se substituant peu à peu à l’État défaillant, il construit des écoles, réfectionne les hôpitaux délabrés créés par l’entreprise publique sous la colonisation et offre soins et avantages en nature à ses employés. Quid de tous les autres, les mineurs “indépendants” qui se comptent par centaines de milliers rien que dans cette riche province du Katanga ? Comme quatre-vingt-dix pour cent de la population congolaise, ils se trouvent du côté informel de l’économie et survivent en tentant de grappiller ce qu’ils peuvent des richesses de leur terre.


L’autre monde

Lors de la crise sociale qui a touché la rdc à la fin des années 1990, “creuser” est devenue l’unique alternative pour des milliers de chômeurs désœuvrés – professeurs, étudiants, licenciés en droit ou anciens mineurs de la Gécamines accumulant plusieurs années de salaires impayés. Sans protection sociale, ni avantage en nature, armés de simples pioches et de pelles, ils continuent aujourd’hui d’exploiter comme ils le peuvent les remblais des carrières épuisées par la Gécamines, tentant toujours de découvrir de nouveaux sites, malgré les risques mortels auxquels ils s’exposent chaque jour. Ces deux cent mille hommes, auxquels s’ajoutent trente mille enfants et quantité de femmes, sont cependant chassés de carrière en carrière par l’extension des exploitations industrielles, relégués dans vingt-quatre zones autorisées par le ministère des Mines. Dans ces zones elles-mêmes, l’État leur impose depuis peu un système de partenariat avec de petites entreprises qui ont l’exclusivité sur l’achat du minerai. Avec l’objectif affiché d’améliorer la condition de travail des creuseurs et de créer une classe moyenne dans la riche province minière, cette régulation du secteur artisanal tend en réalité à les priver de plus en plus de leur indépendance et de la valeur de leur travail, ces petites entreprises fixant des prix qu’ils ne peuvent qu’accepter.

À des kilomètres de leur famille, près des carrières autorisées, ils sont légion à vivre de manière permanente dans des camps échafaudés à la hâte. À trente kilomètres de Kolwezi par exemple, dans le camp de la Lualaba, plus de cinq mille mineurs s’entassent sous un enchevêtrement de bâches orange et un nuage constant de poussière, avec une unique douche de fortune.

Là aussi, en accord avec le gouvernement, la société libanaise Misa Mining a imposé un partenariat aux mineurs en échange de la découverture du site - une opération mécanisée qui rend le minerai plus accessible (on le trouve surtout entre trente et quarante mètres de profondeur). En contrepartie, elle se réserve l’exclusivité sur l’achat du minerai et fixe les prix, sans aucune concurrence. “Si t’es pas content, tu dégages”, résume un acheteur libanais.

“Quand Misa est arrivé, ça a fait du désordre avec les creuseurs, explique France, un jeune mineur. Mais la mairie nous a dit de rester calmes. Moi j’avais un puits, mais ils ont dit qu’on était obligés d’avoir un ‘boss’ pour travailler avec Misa. Il prend cinquante pour cent et on se partage le reste en 5”. Ce “boss”, c’est un négociant. Un creuseur peut le devenir en théorie. Mais en réalité, la plupart des creuseurs, criblés de dettes, peuvent difficilement acquérir ce statut qui nécessite un investissement de départ conséquent. Auguste Mutombo, officier des droits de l’homme au centre Carter, explique : ”On attribue un emplacement aux négociants par l’intermédiaire des coopératives. Ils fournissent les outils aux creuseurs, ainsi qu’une ration alimentaire pendant qu’ils creusent le puits. Quand ils trouvent un filon, ils ont droit à un tiers de la matière, le reste rembourse l’investissement au ‘sponsor’. Cette part suffit rarement à rembourser les dettes que le creuseur a accumulées entre-temps.

On comprend dès lors qu’une partie des creuseurs continue d’exploiter illégalement les sites appartenant aux grands groupes. Sur le terril de Lubumbashi, immense montagne constituée de quatre-vingts ans de déchets de la Gécamines et exploitée à grand profit par le groupe de George Forrest, les gardes industriels laissent d’ailleurs plus ou moins faire… “De toute façon, ils reviennent toujours. Comment les chasser ? Ce sont mes voisins, mes cousins”, commente l’un d’eux dans un haussement d’épaules.

La police des mines, la Saescam ou encore l’Agence nationale de renseignements, censés soutenir les creuseurs et faire respecter leurs droits, sont surtout accusés de les racketter, et d’alimenter une chaîne de corruption surnommée “le rapport”, qui remonte jusqu’aux sommets de la hiérarchie de ces fonctionnaires sous-payés.

Peu qualifiés, sans réel espoir de se former pour obtenir un poste dans un des groupes industriels — qui viennent souvent avec leur main-d’œuvre – les creuseurs, eux, n’ont d’autre alternative que celle d’être expulsés ou de traiter avec les petites entreprises indiennes et libanaises qui les exploitent. Quand ce n’est pas une multinationale comme Glencore, une entreprise suisse en passe de devenir le plus grand producteur de cuivre de rdc, réputée pour acheter de grandes quantités de matière première à cette main-d'œuvre bon marché. Alors que le groupe faisait une entrée en bourse historique l’an dernier, valorisée à 41,6 milliards d’euros, l’entreprise en reste au niveau zéro de la responsabilité sociale selon le rapport très documenté de l’organisation Pain pour le prochain1.

Le gouvernement congolais, composé en grande majorité d’hommes d’affaires prospères, n’est pas réputé très regardant quant aux contreparties sociales ou écologiques demandées aux investisseurs étrangers.

La République démocratique du Congo, qui détient la plus grande réserve de cobalt au monde (un minerai très recherché qui entre dans la composition des batteries de mobiles), ainsi qu’une des plus vastes réserves cuprifères de la planète (qui alimente l’électrification de l’Inde et de la Chine notamment), a attiré 2,9 milliards de dollars d’investissements étrangers en 2010. Elle est toujours classée dernière sur l’indice de développement humain élaboré par le pnud, qui prend en compte 187 pays en fonction de leur niveau de santé, d’éducation et de revenu.

Le cercle des noceurs, étrangers ou congolais, envoie ses enfants étudier à l’étranger, pour s’assurer qu’ils reprendront les rênes de l’exploitation des ressources du pays dans les règles de l’art. Elles consistent essentiellement à savoir franchir toutes sortes d’obstacles la tête haute, sans baisser les yeux vers ceux qui alimentent la monture.


1 Contrats, droits humains et fiscalité : comment une entreprise dépouille un pays. Le cas de Glencore en République démocratique du Congo. Étude rédigée par Chantal Peyer, en collaboration avec Yvan Maillard.



VOIR LES PHOTOS

LAURÉAT DU MSH PHOTOGRAPHY FELLOWSHIP GRAND PRIZE 2013

LAURÉAT DU CONCOURS SOPHOT 2013

FINALISTE DE LA 53ème BOURSE DU TALENT 2013

BOURSE PHOTOREPORTER BAIE DE SAINT BRIEUC 2012

PHOTO PHILANTROPY AWARDS PROFESSIONAL FINALIST 2012

NOMINÉ AUX VISAS DE L’ANI 2011